Nouvelle éditée chez Mnémos pour l’Anthologie des Imaginales 2014
AU BAR DES SIRENES
New York. Brooklyn. 29 Octobre 2012
Quand Collins poussa la lourde porte métalliQue, toute la station de métro résonna du grincement insupportable de l’ouverture. Torture sonore oscillant entre un train qui déraille et le glissement d’une craie sur un
tableau, qu’il s’infligeait sans sourciller tous les soirs à 18 h 00, quand sa jour- née était enfin terminée. L’endroit, abandonné depuis une dizaine d’années, s’enfonçait au coin de la huitième rue.
Poubelles, déchets, gravats, débris et barbelés, rien ne laissait supposer qu’on pouvait entrer dans cet escalier tagué qui descendait sous le niveau d’une rue que plus personne ne fréquentait depuis que les ateliers environnants avaient fermé.
Le parcours était subtil et discret. Seuls les habitués savaient deviner où les mains comme les pieds devaient se poser. La moindre imprécision provoquait des éboulements ici et là.
Le vieux barde irlandais, harassé par les efforts de sa longue journée, batail- lait pour que sa migraine n’envahisse pas aussi son lobe frontal, l’arrière du crâne ayant cessé de lutter depuis longtemps. La porte se referma lourde- ment derrière lui. Les hurlements provenant des attractions de Coney Island s’estompèrent d’un seul coup, à son grand soulagement.
Tout ce que New York comptait d’adolescents semblait s’être donné rendez-vous ce dimanche dans le parc d’attraction vieillissant de Brooklyn. Le temps avait beau être exécrable, les vents violents, et malgré l’annonce d’un ouragan qui s’approchait dangereusement des côtes, il fallait quand même que le citoyen américain vive son hebdomadaire « have fun on Sunday ! »
Collins avait attendu ce moment toute la journée. L’impatience lui fit manquer une marche. Il manqua de s’étaler de tout son long et se rattrapa in extremis à un vieil extincteur vide. Travailler dans le parc était certes humi- liant pour un barde de sa lignée, mais surtout… il était trop âgé désormais pour vivre de telles inepties. Le divertissement et la barbe à papa ne concer- naient que très moyennement celui qui, quelques siècles plus tôt, faisait encore trembler toutes les cours de Cornouailles au simple son de sa voix et de son « crwth ». Un nom imprononçable pour ce petit instrument en bois qui hésitait dans sa forme entre un violon et une harpe.
Ce n’était pas l’inutilité absolue de son travail qui le gênait outre mesure ; déambuler en habit traditionnel dans les allées du parc ne réclamait pas un grand effort… Mais faire semblant lui coûtait chaque jour davantage. Cette proximité permanente avec des progénitures dégénérées l’abrutissait, si bien qu’après toutes ces années de labeur vide, il se souvenait à peine du temps d’avant. Du vrai temps. Celui où il était encore quelqu’un.
— Quel gâchis…
Marmonnant à haute voix, il avançait à pas réguliers dans les couloirs sombres de l’ancienne station de métro. La poussière soulevée par ses pas restait en suspens dans son sillage, signature d’un homme qui traînait ses pieds depuis plus de six siècles. Quelques néons fatigués et pendants grésil- laient au plafond, brisant un silence qu’il chérissait par-dessus tout. Il fallait marcher encore une dizaine de minutes avant de tomber sur le bar que tous les « Anormaux » de la Grosse pomme fréquentaient. C’était ainsi qu’on nom- mait désormais bardes, magiciens, elfes et sorcières. Tous ceux qui fricotaient avec une légende, si petite fût-elle, venaient trinquer, nostalgiques, aux temps oubliés des rois, dans le seul comptoir magique de la ville.
Le Bar des Sirènes.
Il portait ce nom pompeux car, au début des années soixante, un énorme cylindre en verre rempli d’eau avait abrité en son centre une de ces sublimes créatures, mi-femme mi-poisson. Collins ne fréquentait ce lieu que depuis une dizaine d’années ; la proximité de ses semblables le rendait nostalgique et donc dépressif.
Aidé par sa nyctalopie partielle – héritage de son état d’Anormal qui aidait à discerner les formes et les contours flous en l’absence de toute lumière –, il progressait dans les couloirs tortueux en se demandant si l’histoire ne tenait pas plus de la légende urbaine. Il n’avait jamais vu de ses propres yeux une sirène, doutant même de l’existence de tels êtres, malgré les multiples histoires qui traînaient sur leur disparitions depuis la création de la pêche industrielle et des filets titanesques. Collins avait beau être barde, trente ans de société new-yorkaise lui avaient formaté l’esprit, le rendant plus que car- tésien. Après tout, il n’avait vu flotter dans le cylindre du bar que de vieilles tortues et quelques araignées de mer géantes dignes de figurer dans les plus terrifiants films d’horreur.
Sa vision nocturne ne lui octroyait que deux ou trois mètres de perspective, aussi descendit-il avec précaution le dernier escalier aux marches inégales. Il poussa un vieux bureau en acier qui bloquait la dernière porte et la poussa avant de remettre le meuble en place derrière lui. Enfin, il déboucha sur la salle du bar.
La fumée densifiait le plafond. Les spots rouges donnaient une touche infer- nale à cette cave d’un autre temps.
Il fut saisi par ce qu’il voyait. Une sirène. Sublime et élancée, qui avait remplacé la vieille Pénélope et sa carapace de
tortue délavée. Ses cheveux blonds et lumineux tournoyaient autour d’elle, masquant timidement des seins superbement dessinés. Elle flottait tout en bougeant sa queue aux rythmes des morceaux lounge qu’envoyait Bob, le DJ local, un ancien sorcier qui avait plus ou moins réussi sa reconversion terrestre dans les animations techno des boîtes ringardes de la ville.
— Splendide… susurra l’Irlandais en ignorant le reste de l’assemblée.
La sirène ondulait parfaitement sur la voix suave de Smooth Operator de Sade, chaque membre, chaque muscle, chaque courbe de la blondissime réagissant à la rythmique parfaite de la chanson. Elle mimait à peine les paroles de ses lèvres pulpeuses… Le chant des sirènes, personne n’avait jamais su y résister, à part Ulysse. Collins était déjà prêt à lui succomber.
— Elle est mieux dans l’eau que sur tes genoux, va !
Drew, la vieille patronne du bar, n’avait aucun mal à déchiffrer les pensées du barde en voyant sa bouche béante. Sa voix criarde jura avec celle de Sade. Elle nettoyait son zinc d’un coup de chiffon aussi inefficace qu’inutile.
— Tous pareils ! s’empressa-t-elle de conclure en voyant la tête éberluée de Collins.
— Elle est arrivée quand ? demanda l’Irlandais. — Pourquoi, t’avais rencard ? Drew ne savait que répondre sèchement, ce qui extirpa le barde de la magie
qu’avait provoquée cette blonde et aquatique vision. Il se demandait bien ce que la vieille mère maquerelle pouvait avoir de magique ; un humain n’était pas en mesure de se frayer un chemin dans ces bas-fonds. Et quand bien même il y parviendrait, l’odeur forte que dégageaient les simples mortels suffirait à le faire remarquer. Bardes, sirènes, elfes et autres créatures perdaient au fur et à mesure des siècles leurs parfums. Les temps anciens remplis de batailles, de chasses aux sorcières et d’affrontements ne leur avaient jamais laissé le temps de vieillir ; la mort les accompagnait jadis au quotidien. L’ère moderne avait banni les formes d’assassinats les plus courantes au grand désarroi de ces régulateurs sociaux, qui, petit à petit, avaient perdu leur importance comme le droit d’exercer leurs pouvoirs. Les différentes guildes avaient dû appréhender deux nouveautés sans jamais y avoir été préparées : l’oubli, puis la vieillesse. Nul ne s’était posé de questions sur sa descendance ; on ne se reproduisait pas chez les êtres de légende. C’était le prix à payer pour conser- ver ses dons. Les puissants avaient donc appris à vieillir dans l’anonymat et l’inutilité. Au fur et à mesure des siècles, le corps n’émettait plus aucune substance olfactive. C’était ainsi. Et ils venaient tous là regretter cette douce époque où la philosophie s’argumentait à grands coups d’épée.
— Le bon temps, hein ? hasarda Drew, devinant ses pensées.
Au moins, au Bar des Sirènes, attendre parmi les siens que le temps passe semblait un petit peu plus supportable qu’ailleurs.
…/…
Suite demain…